Un mécène dans la tourmente de l’Histoire : la comtesse Lily Pastré

A l’heure où le mécénat culturel n’est plus qu’affaire d’entreprises et de dégrèvements fiscaux, on a tendance à oublier qu’il fut longtemps le fait de personnalités singulières et fortunées ; des hommes et des femmes qui, pour n’être pas eux-mêmes de grands créateurs, n’en occupent pas moins une place fondamentale dans l’art de leur époque. Aider des artistes souvent besogneux à aller jusqu’au bout de leurs projets n’est sans doute pas dénué d’une forme de narcissisme. Mais c’est, dans tous les cas, un acte généreux et pas toujours payé en retour. La comtesse Lily Pastré (1891-1974) appartient à cette famille d’esthètes philanthropes. Riche – et même très riche -, elle a dépensé sans compter pour faire vivre la culture et ses acteurs à une époque où la plupart des gens ne songeaient qu’à manger et à survivre. Désengagement aristocratique ? Sûrement pas ! Car ces artistes-là étaient souvent des proscrits au regard des lois politiques et raciales d’alors et, à plus d’un égard, elle a contribué à leur salut. Voit-on mieux sa dimension héroïque ? Si l’on excepte une période parisienne d’environ quinze années, toute sa vie se sera déroulée dans ce quartier si pittoresque de Montredon.
C’est là qu’elle naquît Marie-Louise Double de Saint-Lambert le 9 décembre 1891. Russe par sa mère, Véra Harritoff, elle était aussi l’arrière-petite fille d’Anne-Rosine Noilly-Prat qui régenta pendant trente-sept ans la grande maison de liqueurs marseillaise du même nom. Une jeunesse dorée entre le tennis (elle passait pour être une très bonne joueuse) et le piano. En 1916, celle qui était alors une blonde et mince jeune femme épouse un voisin, le comte Jean Pastré, lui-même héritier d’une prestigieuse famille de négociants marseillais. Trois enfants, Nadia (1920), Dolly (1921) et Pierre (1924) naîtront de leur union. Le couple va pourtant se défaire et la désormais comtesse Pastré part vivre à Paris jusqu’en 1940.

 

La défaite française et l’occupation allemande la ramènent à Marseille – « zone libre » jusqu’en 1942. Son ex-époux lui a laissé la jouissance d’une propriété au cœur du domaine Pastré : la Villa Provençale. Lily la réaménage entièrement selon son goût et commence à y recevoir des personnalités de passage (Joséphine Baker, Edith Piaf).
En cette fatidique année, Marseille s’est emplie d’un flot de réfugiés venus de la zone occupée. Intellectuels et artistes de renom (André Breton, Max Ernst, Wifredo Lam, le jeune Claude Lévi-Strauss), Allemands opposés au régime nazi (Rudolf Breitscheid ou Rudolf Hilferding qui seront hélas arrêtés), Israélites conscients de la terrible menace planant au dessus de leurs têtes : ils sont des milliers en attente d’un bateau pour l’Amérique ou cherchant à fuir vers l’Espagne et le Portugal. C’est pour ces gens-là qu’un jeune agent américain, Varian Fry, a fondé, au cœur de la cité phocéenne, un Centre Américain de Secours. Parmi les personnalités qui patronnent son comité, on trouve déjà le nom de la comtesse Pastré. Grâce à lui, beaucoup – les plus connus – parviendront à déjouer le dispositif policier ; mais un plus grand nombre, encore, ne sortiront jamais de la souricière marseillaise. Émue par ce désastre culturel et humain, Lily Pastré décide à son tour de créer, fin 40, une association, «Pour que l’Esprit Vive». Son but : faire vivre la culture sous toutes ses formes mais aussi venir en aide aux exilés de toute sorte. Évidemment, c’est avec son seul argent que l’association mènera à bien ses différentes missions. Elle créera même un prix de virtuosité pianistique doté de 5000 F.

Dans sa villa de Montredon, c’est à présent un va-et-vient incessant. On y croise des musiciens (Pablo Casals, Darius Milhaud, Georges Auric, Samson François, Rudolf Firkušný (1912-1994)), des peintres (André Masson, Rudolf Kundera qui sera son portraitiste) et des hommes de lettres (Lanza Del Vasto, Marcel Brion, Gérard Bauer). Certes, elle n’est pas la seule, durant cette trouble période, à exercer une activité de mécénat ; et l’on ne peut que citer ici des personnalités comme Cécile de Valmalète et Marguerite Fournier, très estimée de Paul Valéry. Mais Lily Pastré va le faire avec un faste inégalé.

 

Des concerts, chez elle, sont donnés tous les jours. Sa table est également ouverte et bien garnie ; chaque soir, ce sont vingt à vingt-cinq convives qui s’y régalent à ses frais. En outre, elle a ses protégés qu’elle héberge sans limitation de durée, notamment des musiciennes d’origine juive : Lily Laskine (1893-1988), Youra Guller (1895-1981), Monique Haas (1909-1987), Madeleine Grey née Madeleine Nathalie Grunberg (1896-1979) et surtout la pianiste Clara Haskil (1895-1960). Cette dernière, atteinte d’une tumeur au cerveau, sera opérée avec succès grâce à l’aide financière de la comtesse. C’est encore elle qui lui obtiendra, un peu plus tard, un visa pour la Suisse, la sauvant ainsi de la déportation.

De toutes les soirées artistiques qu’elle finance durant ces années, la plus mémorable reste cette unique représentation, le 27 juillet 1942, du «Songe d’une nuit d’été» de Shakespeare sur une musique de Jacques Ibert dans une mise en scène de Jean Wall et Boris Kochno (Manuel Rosenthal est au pupitre et dirige l'Orchestre National et les Choeurs de Félix Raugel). Pour habiller les 52 comédiens de la pièce, Lily Pastré confiera ses rideaux et ses tentures au jeune Christian Bérard qui les transformera en costumes de scène. Aucune trace n’en est restée puisqu’à l’issue de la soirée, ils furent tous brûlés pour être fidèle à l’esprit du « Songe ». Le peintre tchèque Rudolf Kundera a laissé de nombreux croquis de tous ces artistes et le critique musical roumain, Antoine Goléa a décrit cette soirée inoubliable.

Le songe d'une nuit d'été
Costumes de Christian Bérard
Représentation du 27 juillet 1942

Mais cette enclave paradisiaque sera malgré tout rattrapée par la guerre, puisque les soldats allemands y prendront, un temps, leurs quartiers.
Vient enfin la Libération. Elle ne met pas un terme, loin de là, aux prodigalités de la comtesse. La compagnie du Rideau Gris de Louis Ducreux continue d’en bénéficier, d’autant qu’elle a créé, en 1942, « Une grande fille toute simple » d’André Roussin dont le personnage d’Edmée est directement inspiré de Lily Pastré. Elle se tourne aussi vers Aix où Gabriel Dussurget vient de créer, en cette année 1948, un festival d’art lyrique promis à un bel avenir. Lequel n’aurait sans doute jamais pu débuter sans le soutien de la comtesse. Elle en sera pourtant peu à peu écartée quand celui-ci sera devenu une entreprise rentable. Déçue, Lily Pastré se replie de plus en plus sur ses terres et ses souvenirs. Elle n’en reste pas moins sensible aux demandes qu’on lui adresse ; l’un de ses derniers gestes généreux sera d’offrir à l’abbé Pierre une parcelle de son domaine pour les Compagnons d’Emmaüs. Mais sa fortune a fini par fondre comme neige au soleil et, le 6 juin 1974, elle se voit contrainte de céder à la Municipalité sa Villa Provençale. Deux mois plus tard, le 8 août, elle décède dans sa quatre-vingt troisième année. Bien vite la totalité de ses terres deviendra propriété de la Ville de Marseille. Quand vous irez vous promener dans la verdoyante Campagne Pastré, ayez une pensée pour cette grande dame de l’esprit et du cœur qui en fut – avec quelle magnificence ! – la propriétaire et l’animatrice incomparable.

N.B. : outre l’article d’Eliane Richard dans le volume collectif, «Marseillaises, 26 siècles d’histoire» (Edisud, 1999, ISBN: 2-74490-079-6), nous nous sommes appuyés, pour les besoins de ce portrait, sur l’ouvrage de Jean-Michel Guiraud, «La Vie Intellectuelle et Artistique à Marseille à l’époque de Vichy et sous l’occupation 1940-1944» (Éditions Jeanne Laffitte, 1999, ISBN: 2-86276-340-3).

 

Marseille, 27 juillet 1942 : "Le Songe d'une nuit d'été", la Comtesse Lily Pastré
Issue des sphères les plus fortunées de la grande bourgeoisie marseillaise, personnage déconcertant et souvent mal compris, la comtesse Lily Pastre s'éteignit dans sa villa de Montredon à l'âge de 82 ans, le 8 août 1974. Quatre décennies plus tard, on mesure plus finement les bonheurs et les accidents de sa  vie. La reconnaissance à l'égard de cette femme hors normes se révèle une fois de plus très tardive : 2013 et 2014 deviennent les années pendant lesquelles l'étrange destin de Lily Pastré est enfin mis en lumière.
Excepté dans quelques ouvrages généralistes de belle facture qui n'avaient pas occulté sa trajectoire (1), les rôles singuliers qu'elle joua pendant les débuts de la Seconde Guerre mondiale ainsi que pour la création du Festival d'Art lyrique d'Aix-en-Provence sont pour l'heure trop faiblement perçus. Deux événements ont ressuscité son souvenir : pendant l'été 2013, une exposition accompagnée d'un catalogue réalisée par Michel Enrici, sur le cours Mirabeau, à Aix-en-Provence dans la galerie d'Art contemporain du Conseil Général des Bouches-du-Rhône et, très récemment, fin février 2014, la parution aux éditions Gaussen d'une première biographie rédigée par Laure Kressmann, Lily Pastre, la Bonne-Mère des artistes.
Lily Pastré était pour partie d'origine slave : ses grands-parents maternels ont pour noms Léopold Magnan, général d'Empire et Hélène Haritoff qui naquit à Moscou. La personne la mieux désignée pour l'évoquer, Edmonde Charles-Roux qui fut proche amie de sa fille Nadia Pastré, la dépeint assez paradoxalement, pour ce qui concerne la toute première partie de sa vie, comme une héroïne de Tchekhov.
Photographie de Lily Pastré, fin des années 30

On a peine à la croire quand on songe à la plupart de ses portraits photographiques qui évoquent souvent une toute autre physionomie, une pesante apparition, à la fois autoritaire et burlesque, une sorte de Général Dourakine au féminin. Edmonde Charles-Roux n'a jamais cessé de témoigner en sa faveur; sans être pour autant inconditionnelle, elle conserve à son égard une grande tendresse et une immense estime. Elle raconte que Lily Pastre fut durant sa prime jeunesse "une liane enchanteresse, très proustienne et blonde, une excellente joueuse de tennis".
La Cerisaie où Lily Pastré séjourna souvent est une villa provençale magiquement implantée à côté d'une grande bastide, dans l'immense et merveilleux parc que l'on découvre entre Marseilleveyre et Pointe Rouge. Le souffle de la mer proche, des hectares de chênes verts, des allées cavalières et des chemins vicinaux, des points de fraîcheur préservés grâce à l'aménagement de petits canaux, des pins d'Alep, un chateau en  briques et pierres ainsi qu'un genévrier qui abrita les amours de Bonaparte et Désirée Clary ponctuent la magnifique propriété de Montredon que son fils Pierre Pastré céda à la Ville de Marseille en juin 1974. Le grand parc de la Campagne Pastré est aujourd'hui un centre équestre et surtout un vaste domaine arboré qui fait la joie des promeneurs, des joggers et des touristes.
Elle était née le 9 décembre 1891. Lily Pastré vécut son enfance à Marseille, dans un hôtel particulier de la rue Paradis, en compagnie de son frère aîné Maurice. Elle s'affirma très vite comme une indocile : elle était très peu heureuse de recevoir de la part de ses parents, les Double de Saint-Lambert, une éducation foncièrement austère et traditionnelle. Laure Kressmann, qui livre toutes sortes de renseignements à propos du milieu et des mondanités de ses ascendants, rappelle que son caractère n'était pas mélancolique : "sous son allure réservée et timide, une jeune femme impérieuse, qui n'a pas peur d'affirmer ses goûts et ses partis pris, et qui en grandissant ne se laissera mener par rien, ni par personne. Sous sa politesse et sa douceur, elle cache une détermination d'acier et beaucoup de témérité. Il y aura toujours chez elle un curieux mélange d'indolence et d'énergie, d'obéissance et de transgression, puisqu'elle sera aussi capable d'autoritarisme, voire d'un certain entêtement."
Une première fêlure grave, un deuil terrible survinrent dans sa vie pendant la Première Guerre mondiale. Son frère ainé Maurice Double de Saint-Lambert est tué le 8 septembre 1916, pendant la bataille de la Somme. La famille se mure dans la tristesse : "cette blessure", indique encore Laure Kressmann, "renforcera sa volonté inflexible de ne rien laisser paraître de ses chagrins."
Principalement dans un souci de renforcement d'alliance entre familles de la haute-bourgeoisie marseillaise, Jean Pastré l'épouse le 14 mai 1918. Ce mariage arrangé lui donne le titre de comtesse. Elle connaîtra des revers de fortune : son sens de la vie pratique et de la comptabilité, ses extravagances et son goût pour la dépense n'avaient rien d'exemplaire. Lily Pastré fut longtemps une richissime héritière, son statut de mécène et de grande dame prodigieusement hospitalière ne fut pas chèrement acquis. Ses arrière-grands-parents étaient les entrepreneurs de la très prospère société produisant le vermouth Noilly-Prat dont les chais et le siège social marseillais occupaient autrefois une partie de la rue Paradis.
Pendant l'entre-deux guerres, Jean et Lily Pastré partagent leur vie entre Marseille et Paris. Ils ont trois enfants : Nadia qui naît en 1920, Nicole un an plus tard et Pierre en 1924. Lily Pastré n'a pas grand souci de l'éducation de sa nichée qu'elle confie à une nurse et une gouvernante anglaise. Pendant les saisons froides, elle fréquente assidûment les salles de concerts et d'opéra de la capitale. Elle acquiert ardemment la culture d'une partie de l'avant-garde de son époque : Les Mariés de la Tour Eiffel, les créations musicales du groupe des Six, les salons des Polignac, Diaghilev et Le Boeuf sur le toit font sa joie.

Ses appartenances et ses convictions ne se situent certes pas du côté du Front Populaire et du Surréalisme. En fait, il faut bien dire que Lily Pastré n'a aucune conscience politique : l'association Pour que vive l'esprit qu'elle avait constituée était parfaitement hétéroclite, les membres de son comité de patronage n'étaient pas tous de la même étoffe. Elle prend des risques pendant la Seconde Guerre mondiale, aide et sauve des intellectuels et des musiciens juifs. Elle se comporte comme une femme généreuse, pendant les années cinquante, vis à vis des chiffonniers d'Emmaüs à qui elle confie une partie de son domaine. Elle n'aura pas pour autant la moindre conscience de ce que peut engendrer la lutte des classes.

On associe légitimement son action en faveur du théâtre et de la musique à l'effervescence culturelle dont Marseille fut le creuset pendant les années quarante. Quand bien même des artistes proches de l'extrême-gauche comme Victor Brauner, Sylvain Itkine et André Masson la fréquentèrent, quand bien même on l'aperçoit dans un rôle de figurante à Hyères lors du tournage des Mystères du Château de Dé de Man Ray, Lily Pastré n'a pourtant presque rien de commun avec ce que pouvaient entreprendre les compagnons de Varian Fry et d'André Breton : la Villa Air Bel et l'Emergency Rescue Committee ne font pas partie de ses lieux d'élection. Son amitié pour Jean Ballard et les Cahiers du Sud relève de la sociabilité marseillaise. S'il faut  lui chercher dans le Sud une structure homologue à sa demeure de Montredon, on peut songer au salon de Marguerite Fournier qui accueillit dans sa maison proche de l'abbaye Saint-Victor Paul Valéry, Marguerite Long, Bohuslav Martinù et Charles Munch. Pour caractériser son audace, son humour et son invincible étourderie, il faut se ranger derrière l'avis d'Edmonde Charles Roux qui estime, dans un entretien avec Michel Enrici, qu'elle frisait "l'inconscience et parfois l'héroïsme des somnambules : Lily Pastre vit son histoire à sa manière et la grande histoire la croise."

Un bouleversement de sa vie la plus personnelle acheva de la faire s'engouffrer compulsivement dans l'amour du théâtre, de la danse et de la musique. Les infidélités de son mari, "grand séducteur devant l'éternel", la contraignent au divorce à la fin de l'année 1939, une décision que la haute bourgeoisie marseillaise accepte très difficilement. Cette cassure de sa vie la fait grandement chavirer, Laure Kressmann en décrit les conséquences immédiates : "elle n'a plus confiance en elle, se laisse aller, perd toute coquetterie, accumule les kilos et ne dédaigne pas de boire un peu trop pour oublier tout ce qu'on lui raconte sur son mari et sa nouvelle conquête ... elle malmène son corps  jusqu'à le rendre difforme, elle tire un trait sur sa vie intime".

André Masson, Marseillle- La Cité, crayon gras sur papier, 24 x 31 cm.

Elle fut de ceux qui très rares, pendant les temps infiniment lugubres de la Seconde Guerre mondiale, surent porter secours et assistance. Son action se voua principalement à de vieilles connaissances avec lesquelles elle avait entretenu des liens pendant ses séjours à Paris ou bien à des personnes de grande réputation. Quand on cite les personnes qui lui sont redevables, il faut passer par les rites du "name-dropping". Hors Montredon, pour des soirées musicales qui se déroulèrent à Marseille, on lui doit de nombreux subsides. Par exemple, on mentionne volontiers sa générosité en faveur du Marseillais Louis Ducreux et de sa troupe du Rideau Gris qui interprète avec Madeleine Robinson, à la mi-septembre de 1940, Musique légère au Pathé-Palace. De même pour des concerts de musique de chambre qui permirent d'écouter Pablo Casals et Clara Haskil.

 

 

Pour la sauvegarde de Clara Haskil qui connut à Marseille de graves difficultés de santé, sa promptitude et l'ampleur de ses moyens financiers furent déterminants. En avril 1942, la pianiste se plaignait de violents maux de tête ; elle avait le sentiment de perdre la vue. Lily Pastré se met en quête d'un spécialiste. La chance veut qu'elle rencontre un médecin de grand talent, Jean Hamburger qui faisait partie du réseau des résistants du musée de l'Homme et qui était venu se cacher à Marseille. Le jeune réfugié diagnostique chez Clara une tumeur de l'hypophyse qui coince son nerf optique et peut la rendre aveugle. Une opération  d'urgence est nécessaire, la comtesse Pastré accepte immédiatement d'en assumer la totalité des frais. Jean Hamburger demande qu'un  chirurgien vienne de Paris. Clara Haskil subit une anesthésie locale, trente piqures de cocaïne sont nécessaires : la musicienne restera consciente pendant toute sa trépanation à l'Hôtel-Dieu, le 29 mai. Après quoi, en pleine convalescence, elle participe en juillet à un festival Mozart programmé à Montredon. L'orchestre est dirigé par Félix Raugel. Ses auditeurs  se souviennent de l'apparition d'une personne pâle et voûtée qui s'avance lentement devant les projecteurs : elle a 50 ans, son visage est entouré de pansements qui dissimulent ses plaies et son crâne rasé. Laure Kressmann rapporte que "lorsque ses doigts touchent le clavier,  malgré son apparence chétive et fragile, elle dégage une énergie et un rayonnement insoupçonnables". Quelques semaines plus tard, Lily Pastré obtient pour elle un visa qui lui permet de rejoindre la Suisse ; elle reprendra des forces dans la maison de son ami Charlie Chaplin.

Georges Auric, Youra Guller et Clara Haskil à Montredon.

Night summer dream
En dépit des restrictions de l'époque, le maître d'hôtel et les domestiques de la comtesse de Montredon tenaient quotidiennement pour de nombreux convives tables et chambres ouvertes. Notamment, du côté des écrivains pour Luc Dietrich, Lanza del  Vasto et André Roussin. Du côté des peintres pour Christian Bérard, Jean Hugo, Boris Kochno, Rudolph Kundera et la famille d'André Masson qui trouva domicile dans l'un des pavillons du parc. A ces noms s'ajoutent ceux de musiciens, compositeurs ou instrumentistes, de comédiens, de chanteurs et de  gens du monde du spectacle : sans souci d'exhaustivité, Georges Auric, Joséphine Baker, Ira Belline, Samson François, Youra Guller, Clara Haskil, Marguerite Long, Darius Milhaud, Roland Petit, Edith Piaf, Svetlana Pitoëff, Francis Poulenc et Manuel Rosenthal.
Les invités permanents et les passagers de quelques jours se pliaient volontiers au rythme des séquences qu'elle prescrivait. Le déjeuner est à 13 heures. Après quoi c'est la sieste, souvent troublée par les pratiques musicales de Lily qui, raconte Edmonde Charles-Roux fut "moquée tout autant qu'elle a surpris ... Dans la journée elle s'obstine à pénétrer les secrets de la scie musicale. Lily joue de la scie ! Et l'on nous demande de faire silence tandis que miaule l'instrument". Ensuite, les hôtes font une partie de croquet : dans cette occurrence, ils sont assez prudents et se contiennent, la comtesse ne supporte pas de perdre. Le soir venu, les pensionnaires se détendent, jouent aux échecs, boivent du vermouth Noilly-Prat ou bien écoutent de la musique : Clara Haskil interprète Mozart ou Chopin, Samson François  joue le Concerto pour la main gauche de Ravel. Il y eut des soirées particulièrement mémorables : un récital de Pablo Casals est donné le 16 mai 1942 et puis surtout, le 27 juillet de la même année  - ce fut l'aboutissement d'une longue préparation - il y eut une soirée miraculeusement consacrée au Songe d'une nuit d'été, la pièce de Shakespeare.

Rudolf Kundera, Clara Haskil à Montredon.

Il faut s'attarder sur l'ordonnancement de cette nuit exceptionnelle : elle marque une manière d'apothéose dont la genèse et la réalisation sont racontées par Edmonde Charles-Roux. Ce soir-là, les intuitions et la fantaisie de Lily Pastré transcendent impunément plusieurs contradictions de l'époque. La réalisation de cette utopie a quelque chose de follement joueur, un seuil fut magnifiquement franchi : "Tout est sombre et la société réunie à Montredon ne vit que de sa propre conservation et doit inventer ses propres espoirs ... Il faut faire quelque chose pour lutter contre les nouvelles constantes des deuils, des échecs, et contre la morbidité de l'époque ... Pourquoi ne pas dire que dans cette conversation, c'est la lune qui l'emporta. Elle doit se lever sur Montredon dans la nuit du 27 juillet. On fait l'hypothèse d'une nuit d'été sublime, intemporelle. Puis vient le titre qui rejoint la rêverie de tous : "Le songe d'une nuit d'été" ! Shakespeare, cet auteur opportunément anglais ! Cette féérie en forme d'espoir et de renaissance.
Tout Montredon s'enflamme ! Jacques Ilbert composera les musiques de scène, Manuel Rosenthal dirigera l'orchestre qui sera ce qu'il sera, incomplet mais truffé de talents. Youra Guller, belle femme autant qu'admirable pianiste, aura un rôle. Je serai modestement de la partie avec les plus jeunes, l'une des fées ! Mais dans la mémoire reste la mise en scène de Jean Wall et les rôles irremplaçables de Boris Kochno et de Christian Bérard, tous deux dans le giron des Ballets Russes, qui apporteront les touches de lumière, des éléments de scénographie et l'extraordinaire aventure des costumes ... Les tentures du château y passeront, et Lily les sacrifie avec ardeur. On brûle les vaisseaux, Bérard dessine et les petites mains découpent et cousent".


Juillet 1942, une des rares photographies qui garde mémoire du Songe de Montredon.

 

 

Un coup de génie pour Aix-en-Provence : Cosi fan tutte, Wakhévitch et Rosbaud

Une hirondelle ne saurait faire le printemps. Il faut une fois de plus enregistrer la fin de certaines utopies. L'improbable sursis de cette Partie de campagne n'est plus de saison, les règles du jeu se modifient profondément. L'immédiat après-guerre fut rude pour Lily Pastré. Des dénonciations malveillantes entraînent un procès expéditif et injuste, comme il en arriva pendant la période de l'épuration : des témoignages, en particulier celui d'Edmonde Charles-Roux la disculpent, font admettre son inconscience. Plus profondément, quelque chose se délite, la roue du temps imprime de nouveaux désordres : les audaces et les intuitions de Lily Pastré relèvent d'une époque irrémédiablement révolue.
Le souvenir de la féérie du Songe d'une nuit d'été lui donne pourtant la volonté de relancer son action de mécénat. Elle sollicite le concours de Gabriel Dussurget qui se comportera par la suite avec beaucoup d'ingratitude et de méchanceté à son égard. Elle se met en quête d'un lieu qui puisse abriter un événement musical qui sera la première grande soirée du Festival d'Art Lyrique d'Aix-en-Provence. Une fois de plus, elle se dépense sans compter, elle assume l'intégralité des frais. Son  choix se porte sur la cour de l'hôtel de l'Archevêché d'Aix. Elle invite l'orchestre allemand d'Hans Rosbaud et demande que son ami Georges Wakhévitch imagine la petite estrade et les décors du Cosi fan tutte, le seul opéra de 1948. Dans sa préface au livre de Laure Kressmann, Bernard Foccroule rappelle qu'elle aura accompli "un geste unique et fondateur, dont les conséquences auront marqué non seulement la vie culturelle provençale, mais plus globalement le monde de l'opéra de la seconde moitié du vingtième siècle jusqu'à nos jours".
Les suites de cette initiative relèvent du pragmatisme, Edmonde Charles-Roux résume le problème : "Dussurget devient le brillant directeur de cette affaire qui prend une allure qui ne convient pas à la comtesse". Pour le financement du Festival, le Casino d'Aix prend la relève. "Tout désormais se passait à Aix, les artistes chantaient à Aix, ils n'allaient plus dormir à Montredon". Le nom de Lily Pastré disparait. Une photographie prise par Jean Ely garde mémoire de son impérieuse silhouette, assise dans les premiers rangs du public, de sa toilette et de son regard. "Un beau matin elle a tiré sa révérence. On ne l'invitait plus guêre. Quelquefois, on l'oubliait. On n'a pas fait pour elle ce qu'il aurait fallu, quelque chose de très beau portant son nom ... Aix n'a pas été tout à fait à la hauteur, de mon point de vue, de ce qu'elle a donné à cette ville. Il faudrait rendre hommage à la comtesse Pastré."
L'un des derniers chapitres de la biographie de Laure Kressmann s'intitule "La Comtesse aux pieds-nus". Les ultimes années furent difficiles et très solitaires. Le 8 août 1974, jour de son enterrement, la plus belle couronne de fleurs viendra des compagnons chiffonniers d'Emmaüs. Son fils Pierre Pastré disparaîtra en 1999 ; j'aimais le rencontrer pendant les soirs de vernissage des musées de Marseille de la fin des années 80, je l'apercevais conversant affectueusement avec Edmonde Charles-Roux.


Années cinquante : Rudolf Kundera et Lily Pastré.

Choses lues, choses vues
Mardi, 11 Mars 2014 10:02
Alain Paire

Nous nous étions promis de nous retrouver pour qu'il me raconte les souvenirs qu'il gardait de Sylvain Itkine; ce rendez-vous ne put malheureusement pas s'organiser. En compagnie d'une comédienne qui s'appelait Pat Solal, Sylvain Itkine et Pierre Pastré avaient réalisé ensemble à Montredon, pendant le printemps de 1942, un montage de textes d'Henri Michaux intitulé Chaînes.

Lily Pastre, la Bonne-Mère des artistes, un livre de Laure Kressmann, préface de Bernard Foccroule, éd. Gaussen, ouvrage réalisé avec l'aide du Conseil régional Provence-Côte-d'Azur. Il faut tout de même relever deux erreurs dans ce livre. Dans le cahier de photographies, en compagnie de Luc Dietrich et de Lanza del Vasto, on identifie René Daumal et non pas André. Page 115, il est dit que Sylvain Itkine fut fusillé le 20 août 1944 : Wikipédia se trompe, la famille d'Itkine estime qu'il fut assassiné au terme d'une séance de torture par les sbires de Klaus Barbie, à Lyon, pendant les premiers jours du mois d'août.
Il faut relire les deux entretiens d'Edmonde Charles-Roux avec Laure Adler (Festival d'Aix 1948-2008, éd. Actes Sud) et  Michel Enrici (Le salon de Lily / Hommage à la comtesse Pastré, mécène, Snoeck éditions, 2013).
A lire aussi, par Ghislain Pastré, La famille Pastré, éditions La Thunne, Marseille. Par Georges Reynaud, Eliane Richard et Claude Thomas, La Campagne Pastré, du domaine privé à l'espace public, Edisud 2001.

(1) Deux ouvrages évoquent avec rigueur l'action de la comtesse Pastré :
La vie intellectuelle et artistique à Marseille à l'époque de Vichy et sous l'occupation, Jean-Michel Guiraud, éditions Jeanne Laffitte
Marseille-New York, une liaison surréaliste, Bernard Noël, éditions André Dimanche, 1985.

Le 8 octobre 2010, Gérard Abrial et les Mailomanes m'avaient invité en compagnie d'Alain Vidal-Naquet à l'hôtel Pullmann de Marseille pour une conférence qui accompagnait un hommage à Lily Pastré. Pendant l'été 2011, le Festival Musiques interdites de Michel Pastor programmait à Montredon un cycle de concerts en hommage à Lily Pastré.