
Pascal Rannou
Biographie largement imaginaire, empruntant souvent à l'improvisation et à la digression, Noire la neige (roman), permet de redécouvrir le destin singulier de Valaida Snow (1903-1956), chanteuse et trompettiste de jazz américaine aujourd'hui oubliée, et dont la carrière fut brisée par son séjour en camp de concentration en Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a joué et/ou enregistré avec Earl Hines, Count Basie, Teddy Weatherford, Willie Lewis, Fletcher Henderson, Bill Coleman, Django Reinhardt... C'est au cours d'une tournée avec son orchestre entièrement féminin à Copenhague en 1942 qu'elle est arrêtée. Elle rentre aux États-Unis deux ans plus tard, amaigrie, défigurée et dans un état de santé précaire. «Ce jour-là, alors que je fais le ménage chez Boris, j'ai vraiment un coup de blues. Je pense à Oscar, retourné à Cuba, où il est devenu célèbre. Et à Conrad, dont je n'ai jamais plus entendu parler. A-t-il été exécuté après la libération du camp ? Ou croupit-il dans une geôle de Russie ? Je n'ai jamais eu le courage de me rendre à l'ambassade d'Allemagne... On m'accueillerait peut-être fraîchement, si je venais y demander des nouvelles d'un ancien de la Wehrmacht...»
Pascal Rannou, Romancier, essayiste et critique, est un spécialiste et un défenseur de la littérature bretonne. Son ouvrage De Corbière à Tristan, Les Amours jaunes : une quête de l'identité (Honoré Champion, 2006) a obtenu le prix Henri de Régnier de soutien à la création littéraire, décerné par l'Académie Française.
Extrait du livre :
Chattanooga... Pitchipoï... Chattanooga... Pitchipoï... J'entends le bruit du
train dans ma mémoire. Les pistons, les soupapes et les tuyaux de forge de la
locomotive. Chattanooga... Pitchipoï... J'entends le bruit du train qui a rythmé
ma vie. Et l'œil de la locomotive illumine la nuit, traverse les collines,
serpente autour des lacs. J'ai six ans. Penchée à la fenêtre, je respire les
parfums de la nuit, l'été, dans la montagne. L'odeur des pins, des fleurs et des
prairies, odeur de liberté. Ma' passe une main dans mes cheveux crépus. «Il est
temps de dormir, tes sœurs dorment déjà. Demain tu danseras, c'est promis. Tu
montreras aux gens les pas que tu sais faire.» Chattanooga... Pitchipoï... Je
repose la tête sur le bras de Ma'. Je me sens bien, la nuit. La nuit est noire,
comme moi, on peut s'y réfugier, se confondre avec elle. La nuit est belle comme
Ma', qui est pourtant plus noire qu'elle, plus noire que moi. Chattanooga...
Pitchipoï... J'entends le bruit du train qui m'emmène au pays de l'éternel
hiver. Quand ils m'ont arrêtée, je n'ai pas su pourquoi, et je suis dans ce
train, coincée entre une paroi et des femmes de tous âges, qui gémissent et qui
pleurent, qui étreignent leur enfant. Un vent cruel siffle par la lucarne, des
barbelés rayent le ciel qu'éclaire une lune froide. Un peu de paille, un seau
qui passe et qu'on renverse, on est souillées, comment dire à cette mère que
l'enfant qu'elle serre est mort depuis longtemps, elle ne me croirait pas.
Chattanooga... Pitchipoï... Le train souffle et ahane, les étincelles font des
étoiles dans la nuit qui a tué les siennes. J'en ai connu des trains de nuit, de
Boston à San Francisco, de Paris à Moscou, des avions, des bateaux, des
limousines blanches... et la caravane du cirque de Pa', traînée par des chevaux,
puis par de vieilles voitures retirées de la casse... Chattanooga... Pitchipoï...
Mes souvenirs s'embrument et je voudrais dormir. Il fait froid, sur ces
planches. Je ne peux pas dormir, mes voisines me gênent, ronflent, claquent des
dents, me labourent les côtes. Ma' passe une main dans mes cheveux bouclés. Au
loin, le train mugit son rythme de fox-trot. Je voudrais bien dormir, mais je ne
le peux pas. Pourquoi suis-je si morte ? Je suis morte deux fois, sous les
coups, les brimades, le travail et la faim, et je suis oubliée. Rappelez-vous de
moi. Chattanooga... Pitchipoï... Le train dansait le jitterburg dans les Smoky
Mountains, il est devenu fou dans les plaines de Silésie.