Mieczyslav Weinberg - Моисе́й Самуи́лович Ва́йнберг (1919-1996)
The Portrait Op. 128 - Портрет соч. 128
Opéra en 3 actes et 8 tableaux, 1983
Livret d’Alexandre Medvedev d’après la nouvelle éponyme de Nicolas Gogol.
House of Opera CD88934

Créé le 20 mai 1983 au Théâtre national de Brno.

 

 

Création en France : Nancy, 5 avril 2011
Opéra National de Lorraine avec l’Opera North de Leeds
Radiodiffusion : France Musique, Jeudi 28 Avril 2011
http://www.operaaddiction.com/cd88934.html

Orchestre symphonique et Lyrique de Nancy
Gabriel Chmura, Conducteur

Mise en scène : David Pountney, reprise par Anelia Kadevia.
Décors et costumes : Dan Potra.
Lumières : Linus Fellbom.

Venu régler en 2008 à Nancy la mise en scène de Divorce à l'italienne de Giorgio Battistelli, David Pountney a fait une proposition à Laurent Spielmann, directeur de l'Opéra national de Lorraine : l'associer à la redécouverte du Portrait (1980) de Mieczyslaw Weinberg (1919-1996), oeuvre quasiment inconnue depuis sa création à Brno en 1983, perdue dans une production pléthorique et largement instrumentale. Quelques semaines après Opera North à Leeds, qui l'a monté en anglais, Nancy a donc eu le bonheur d'accueillir en première française (et dans sa langue russe originale) un ouvrage efficacement tiré de la nouvelle de Gogol, une réflexion sur la difficulté de l'artiste à résister aux sirènes de l'argent et de la gloire, aux exigences de ses commanditaires, au conformisme - le peintre Chartkov en mourra, obsédé par la vanité de son travail. On peut imaginer à quel point la problématique soulevée par Gogol dans la Russie tsariste a pu toucher Weinberg au plus profond de lui-même, lui qui fut emprisonné sous le stalinisme finissant pour "activités sionistes" et dut au-delà composer avec les attentes du régime soviétique en matière d'art. Sur scène, Staline est l'un de ces puissants grotesques, montés sur échasses, qui écrasent le peintre de leurs diktats (fin du IIe acte) ; puis son portrait est partout, ses yeux laissant passer de manière menaçante la lumière apportée par l'Allumeur de réverbères, personnage récurrent de l'ouvrage (début du III) - Big Brother vous regarde...
Le spectacle, un peu distendu au Ier acte, parfois surligné (crâne de "vanité" au finale), a le mérite de la lisibilité : n'est-ce pas ce que l'on attend pour un premier contact avec une oeuvre ? En outre les idées abondent (cet atelier aux murs colorés comme la palette du peintre, ces mains perçant les parois dans un songe, ce plateau aveuglé de lumière quand tout s'éclaire pour l'artiste, ces silhouettes en ombres chinoises...), et l'émotion grandit avec les délires de Chartkov, dont Psyché scrute l'âme tourmentée à l'aide de la vidéo. Ce visage, c'est celui du ténor américain Erik Nelson Werner : timbre rond, projection fière, lyrisme de l'expression, sans oublier un engagement dans le répertoire slave reconnu jusqu'au Met (De la maison des morts de Chéreau). Beaucoup de qualités alentour (Nikita très libre de Evgeny Liberman), jusque dans les petits rôles (Liza impayable, en poupée motorisée, de Diana Axentii).
L'orchestre, que le compositeur chérissait (vingt-deux symphonies !), est un personnage lui aussi, doté d'un rôle dramatique moteur : Gabriel Chmura, champion de Weinberg, a mené un travail de fond à la tête de l'Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, auquel il manque juste une touche d'ironie et de sombre mélancolie pour séduire tout à fait. En 1980, cette partition qui assume sa généalogie russe, du Groupe des Cinq à l'ami Chostakovitch, pouvait sonner comme un défi à la modernité ; trente ans plus tard, c'est plutôt le métier et la sincérité du compositeur qui nous touchent. Et l'on n'a qu'une envie : découvrir ses six autres opéras, à commencer par La Passagère, que le curieux Pountney a ressuscitée au Festival de Bregenz (à voir en DVD chez Neos).

Donnée en création française et en coproduction avec Opera North de Leeds, c’est une rareté absolue que propose l’Opéra national de Lorraine avec Le Portrait, opéra quasiment inconnu – il n’en existe à notre connaissance aucun enregistrement – d’un compositeur encore largement ignoré, le russe d’origine polonaise Mieczsylaw Weinberg.


Erik Nelson Werner (Chartkov) © Opéra national de Lorraine

Les deux maîtres d’œuvre de cette exhumation sont, à parts égales, le metteur en scène David Pountney et le chef d’orchestre Gabriel Chmura. Le premier a déjà présenté La Passagère et Le Portrait au Festival de Bregenz, dont il est directeur artistique. Dans une Saint-Pétersbourg déstructurée, aux murs de guingois couverts des touches expressionnistes et bigarrées d’une palette de peinture, il présente un spectacle animé et haut en couleurs. Aux deux premiers actes, il privilégie un peu trop la farce au détriment de l’introspection et du lyrisme, réussissant au passage un portrait au vitriol de la haute société qui se presse dans l’atelier de Chartkov, irrésistible galerie de fanfarons de carnaval grandis par des échasses. Au troisième acte, après l’entracte, l’atmosphère se glace avec l’entrée de l’art officiel sous forme de portraits démultipliés de Staline (dont Weinberg a tant souffert) comme autant de Big Brothers puis s’épure judicieusement pour laisser l’émotion monter jusqu’à la fin de l’agonie du héros. Le chef Gabriel Chmura a lui aussi beaucoup œuvré pour la redécouverte de Weinberg, enregistrant notamment ses symphonies pour le label Chandos. Il démontre à nouveau son intérêt et sa profonde affinité avec cette musique, assumant ses contrastes, marquant sa rythmique et soignant sa parfaite mise en place. Dans cette partition difficile, où les solistes sont successivement surexposés, l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy magistralement préparé brille par sa concentration, son ardeur, sa précision et la saveur de ses timbres.
D’une distribution homogène et de grand format émerge tout particulièrement le ténor Erik Nelson Werner dans le rôle crucifiant du peintre Chartkov. Présent en scène quasiment durant tout le spectacle, affrontant une tessiture héroïque de plus en plus tendue au cours de la soirée, il y montre une endurance et une puissance impressionnantes couplées à des capacités de demi-teinte et de pur lyrisme remarquables, sans oublier une aisance confondante dans la langue russe. Face à lui, dans le rôle du domestique Nikita, le baryton Evgeny Liberman séduit par sa jeunesse, son naturel, son énergie communicative et l’éclat d’une voix sonore et bien timbrée. Claudio Otelli campe une pittoresque série de caractères bien différenciés, du Marchand d’art au Professeur, du Journaliste au Duc, tandis que la mezzo-soprano Svetlana Sandler impose une vieille Noble savoureuse et cocasse quoique vocalement trop vociférante et que Yuree Jang nous gratifie d’aigus cristallins superbes. Enfin, la complainte pleine de rêve et de poésie de Dimitris Paksoglou en Veilleur de nuit ouvre et ferme le spectacle, rappelant à un siècle de distance celle de l’Innocent de Boris Godounov.