Les Musiciens et la Grande Guerre Vol.19 : Dispersion
Hortus 719

Steven Vanhauwaert, piano
20 mai 2016
* Première Mondiale
73’28’’
 
Erwin Schulhoff (1894-1942) : 5 Grotesken op. 21
  1. I. Fluchtig 2'31
  2. II. Ruhig Fliessend 2'16
  3. III. Schnell und Leicht 5'18
  4. IV. Gemütlich 3'35
  5. V. Gemässigt und äusserst rhythmisch 4'29
Paul Hindemith (1895-1963) : In einer Nacht (Träume und Erlebnisse) op. 15
  6. I. Mudigkeiten (Lassitudes) 1'41
  7. II. Sehr langsam (très lent) 1'09
  8. III. Phantastisches Duett zweier Bäume vor dem Fenster 1'34
  9. IV. Rufe in der horchenden Nacht (appels dans la nuit qui écoute) 3'58
10. V. Ziemlich Schnell Achtel (assez rapide) 0'48
11. VI. Sehr lebhaft, flimmernd (très vif, scintillant) 1'02
12. VII. Nervosität (fébrilité) 0'45
13. VIII. Scherzo 1'16
14. IX. Programm-Musik: Kuckuck und Uhu (programme musical: le coucou et le hibou) 1'25
15. X. In der Art eines langsamen Menuetts (à l'allure d'un menuet lent) 2'44
16. XI. Prestissimo 1'16
17. XII. Böser Traum. (mauvais rêve d’après un thème de Rigoletto de Verdi) 1'03
18. XIII. Fox-trot 2'33
19. XIV. Doppelfuge mit Engführungen (Double-fugue avec strettes) 3'37
Alfredo Casella (1883-1947) : Inezie op. 32
20. I. Preludio 1'08
21. II. Serenata 1'34
22. III. Berceuse 2'27
Raymond Moulaert (1875-1962) : Sonate en fa dièse majeur *
23. I. Animato 8'42
24 II. Rêverie 3'34
25. III. Allegro non troppo vivo 5'44
Louis Vierne (1870-1937) : Poème des cloches funèbres op. 39
26. Le Glas 6'58

Les œuvres ici rassemblées participent de cette mosaïque qui parle dune manière dispersée de l'homme face au conflit. Le tchèque Schulhoff et l'italien Casella, aux idéaux opposés, explorent, tout comme l'allemand Hindemith, de nouvelles voies loin du romantisme, et chacun avec sa propre personnalité. Cependant, une sonate inédite du Belge Moulaert ignore l'agitation du conflit tandis que Vierne nous plonge au plus profond d'un drame humain où la guerre se confond avec la douleur personnelle.

Les Fünf Grotesken op.21 d’Erwin Schulhoff (1894-1942) débutent par Fluchtig, une pièce d’allure décontractée qui pourrait presque être attribuée à Eric Satie.

Cette pièce sera suivie de Ruhig Fliessend dotée d’un caractère fantasque. Schnell und Leicht qui constitue la troisième pièce est carrément moqueuse et pleine d’ironie. Gemassigt und ausserst rhythmisch qui termine ces Fünf Grotesken op.21 sait aussi affirmer un certain sens du cocasse multipliant les changements d’humeur et de rythmes. Paul Hindemith (1895-1963) nous propose In Einer Nacht, Träume und Erlebnisse, op.15 qui débute par Mudigkeiten d’un caractère presque nocturne auquel va succéder Sehr langsam à l’aspect pensif presque troublant. Une pièce d’une extrême étrangeté figure dans ce recueil. Il s’agit de Phantastisches Duett zweier Baüme vor dem Fenster (duo fantastique de deux arbres devant une fenêtre). Paul Hindemith invente une musique énigmatique, tantôt rêveuse tantôt mystérieuse, donnant à cette pièce un aspect proche de l’obscur, de l’indicible. Sehr lebhaft,flimmernd qui constitue la sixième pièce de cet ensemble est d’un caractère très virtuose, frisant presque la frénésie et le vertige. Un Scherzo insolite à la fois ironique et fantasque tient lieu de huitième pièce de ce recueil.

Il sera suivi d’un Programm-Musik : Kuckuck und Uhu d’une grande poésie, baignant dans une atmosphère nocturne. Böser Traum (mauvais rêve d’après un thème de Rigoletto de
Verdi) est d’essence moqueuse, réservant à ce thème un traitement ironique. Fox-Trot semble dessiner le parcours chaotique d’un pantin désarticulé. Doppelfugge mit Engführungen (Double fugue avec strettes) qui termine l’œuvre se charge d’une ironie à peine déguisée malgré une conclusion presque solennelle. Avec Inezie op.32 d’Alfredo Casella (1883-1947) nous entrons dans un univers feutré, entretenant avec l’atonalité et la polytonalité de subtils rapports. La première pièce de ce bref triptyque (Preludio) est d’une nature inquiétante mais Serenata qui lui succède est au contraire brillante et légère. Quant à la Berceuse qui met fin à cette œuvre, elle reste empreinte d’une certaine gravité inquiète et s’achève dans une sorte de brouillard. Unique sonate pour piano de ce CD, la Sonate en Fa dièse majeur de Raymond Moulaert (1875-1962) débute par un Animato dont les ombres de Fauré, Debussy, Saint-Saëns semblent faire partie intégrante. Le second mouvement (Rêverie) ne renonce guère à ces influences françaises alors que le dernier mouvement (Allegro non troppo vivo) très animé, désinvolte, se conclut dans une atmosphère presque joyeuse. Ce CD se termine par Poème des cloches funèbres : Le Glas, de Louis Vierne (1870-1937), une pièce pour piano hantée par de sinistres visions de mort et de désespérance, inspirée par la disparition de deux de ses fils durant les combats de 1914-1918.Un CD mettant en lumière l’approche du premier conflit mondial par des compositeurs issus de cette Europe meurtrie.

Un programme brillamment interprété par le pianiste Steven Vanhauwaert qui révèle par son style nerveux, précis, dénué de toute sécheresse, l’aspect secret de ces œuvres dont il se fait l’incontestable défenseur.

Michel Jakubowicz